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L’approche de la structure sociale en termes de classes sociales fait débat
L’analyse de la structure sociale en termes de classes sociales, héritée de Marx, est aujourd’hui discutée au regard des transformations économiques, sociales et culturelles des sociétés contemporaines. Si les inégalités persistent, les formes de structuration sociale se recomposent (diversification des trajectoires sociales, processus d’individualisation et de la complexification des rapports sociaux, notamment de genre).
Problématique: assiste-t-on à un déclin ou à un renouveau de l’analyse en termes de classes sociales ?
I. L’évolution des distances inter-classes et intra-classes reconfigure les frontières de classe
L’approche en termes de classes sociales reste pertinente lorsque:
- les groupes sociaux sont à la fois nettement différenciés entre eux (forte distance inter-classes)
- et qu’ils demeurent relativement homogènes en leur sein (faible distance intra-classe),
Ces deux conditions sont aujourd’hui partiellement remises en cause
A la suite de Pierre BOURDIEU (1930-2002), de nombreux sociologues voient la société comme un espace social structuré, dans lequel les individus occupent des positions différenciées selon la quantité et la structure de leurs capitaux économiques, culturels et sociaux.
- La distance inter-classes mesure l’écart entre les groupes sociaux en termes de revenus, de patrimoine, de conditions de travail et de modes de vie.
- Durant les Trente Glorieuses, la croissance économique, l’élévation des salaires et l’extension de l’État-providence ont favorisé un processus de moyennisation, réduisant les écarts entre classes populaires et classes moyennes.
- Toutefois le sociologue Thomas Piketty a montré que depuis le début des années 1980 un processus de repolarisation de la structure sociale s’est enclenché et amplifié. Il est marqué par la concentration des revenus et du patrimoine au sommet de la hiérarchie sociale (top 1 %, grande bourgeoisie), ce qui renforce la distance inter-classes.
- La distance intra-classe renvoie à l’hétérogénéité interne d’un groupe social.
- La dualisation du marché du travail (emplois stables vs emplois précaires, marché primaire vs marché secondaire) fragmente les classes populaires, distinguant salariés qualifiés et protégés d’un côté, travailleurs précaires (intérimaires, etc.) et chômeurs de l’autre.
- Cette fragmentation affaiblit la cohérence sociale des classes populaires et rend plus difficile leur identification comme une classe en soi homogène.
Ainsi, bien que la société française demeure structurée par des inégalités de classe, mais celles-ci sont plus discontinues, moins lisibles et plus polarisées aux extrêmes.
II. L’affaiblissement des identifications de classe et la montée de l’individualisation
Les classes sociales ne sont pleinement opérantes que si elles sont vécues subjectivement ; or les processus d’individualisation affaiblissent la conscience de classe et le sentiment d’appartenance collective.
Dans la tradition marxiste, une classe sociale devient une classe pour soi lorsque les individus prennent conscience de leurs intérêts communs et s’engagent dans des actions collectives. Ce mécanisme est aujourd’hui fragilisé:
- Affaiblissement des collectifs de travail
- Désyndicalisation, éclatement des unités de production, individualisation des carrières et des rémunérations sont autant de processus qui réduisent les occasions de socialisation collective.
- Les individus sont incités à se penser comme des acteurs responsables de leur trajectoire, ce qui favorise une lecture individualisée des positions sociales. Dans une logique de rationalité individuelle, ils entament une lutte des classements plutôt que de participer à la lutte des classes.
- Décalage entre position objective et identification subjective
- De nombreux individus des classes populaires s’identifient comme appartenant aux classes moyennes.
- Cette dissonance statutaire s’explique par la stigmatisation associée aux catégories populaires et par la valorisation sociale de l’autonomie individuelle.
- Renforcement paradoxal de la conscience de classe au sommet
- À l’inverse, les classes supérieures, et notamment la grande bourgeoisie, conservent une forte conscience de groupe, fondée sur des stratégies de reproduction sociale (entre-soi scolaire, résidentiel et culturel).
III. L’articulation entre classes sociales et rapports sociaux de genre complexifie l’analyse
L’analyse de la structure sociale doit intégrer les rapports sociaux de genre, qui interagissent avec les rapports de classe et produisent des inégalités spécifiques. Dans ce cadre, les inégalités sociales ne se cumulent pas mécaniquement mais s’articulent. On dit des inégalités qu’elles font système.
- Dans ce cadre, la Division sexuée du travail est une inégalité clé. En effet, les femmes assument encore majoritairement le travail domestique et parental. Ce fait sociologique limite leur disponibilité pour l’investissement professionnel, notamment dans les classes supérieures.
- Ensuite, les femmes sont victimes d’inégalités différenciées selon la position de classe. En haut de la hiérarchie sociale, les femmes cadres sont confrontées au plafond de verre, tandis qu’en bas les femmes des classes populaires subissent davantage le temps partiel subi et la précarité. On observe que le genre ne remplace pas la classe, une hiérarchie sociale forte hommes / femmes confondus demeure, mais en il en modifie les effets.
Loin d’avoir disparu, les classes sociales se sont recomposées. La société française est à la fois moins structurée symboliquement en classes et plus polarisée économiquement. L’approche en termes de classes sociales demeure donc pertinente, à condition d’être actualisée, multidimensionnelle et articulée aux transformations contemporaines du travail, de l’individualisation des parcours et du genre.

