2. Les sources de la productivité globale des facteurs

2.1. Le lien entre le progrès technique et l’accroissement de la productivité globale des facteurs
La croissance économique repose fondamentalement sur l’augmentation des facteurs de production, à savoir le travail et le capital. Toutefois, une part non négligeable de cette croissance ne peut être attribuée à cette simple augmentation des intrants productifs. Un résidu apparaît dans les calculs de contributions à la croissance : ce phénomène est connu sous le nom de productivité globale des facteurs (PGF), qui renvoie à une amélioration de l’efficience du système productif.
Ce résidu, initialement mis en évidence par Robert Solow (1956), a été interprété comme le résultat du progrès technique. Plus précisément, la PGF prend en compte :
- Les progrès technologiques, c’est-à-dire l’amélioration des outils et des équipements (exemple : l’informatisation des processus industriels) ;
- L’optimisation des méthodes de production, via l’amélioration de l’organisation du travail et des chaînes logistiques ;
- Une utilisation plus efficace des ressources disponibles, permettant une diminution du gaspillage et une meilleure coordination des acteurs économiques.
Prenons l’exemple des ordinateurs : leur évolution technologique a permis une réduction des coûts de traitement de l’information et une accélération des échanges. Un employé, autrefois contraint de réaliser des calculs manuels, bénéficie désormais de puissants logiciels qui accroissent sa productivité. De même, l’automatisation des tâches libère du temps de travail qui peut être réalloué à d’autres activités plus productives.
Un autre élément fondamental du progrès technique est qu’il échappe à la loi des rendements décroissants. Contrairement aux ressources matérielles, les connaissances scientifiques s’accumulent et se diffusent sans coût marginal important, ce qui signifie que chaque nouvelle découverte vient enrichir les connaissances précédentes. Ce phénomène est bien illustré par l’évolution technologique historique :
- L’imprimerie (XVe siècle) a permis une diffusion massive du savoir et a accéléré les progrès scientifiques ;
- L’électricité (XIXe siècle) a rendu possible l’industrialisation à grande échelle ;
- Internet (XXe siècle) a transformé les modes de communication et a favorisé l’essor des industries numériques.
Ainsi, cette accumulation de connaissances permet d’échapper aux contraintes habituelles de la production physique, et renforce les dynamiques de rendements croissants.
2.2. Le progrès technique est endogène : il résulte d’un processus d’innovation
Durant longtemps, le progrès technique était considéré comme un phénomène exogène, c’est-à-dire indépendant des dynamiques économiques. Dans le modèle de Solow, la croissance résultant du progrès technique était attribuée à des découvertes scientifiques autonomes et aléatoires.
Cependant, à partir des années 1980, plusieurs économistes comme Paul Romer (1986, 1990), Robert Lucas (1988) et Robert Barro (1991) ont proposé une nouvelle approche, intégrée dans les théories de la croissance endogène. Ces travaux montrent que le progrès technique est un processus économique dépendant de plusieurs facteurs :
- Les investissements en capital humain : une population mieux formée est plus à même d’innover et d’optimiser les processus productifs ;
- Les investissements en capital technologique : les dépenses en R&D contribuent directement à l’amélioration de la PGF ;
- Les infrastructures publiques : elles facilitent la circulation des idées et des innovations (exemple : développement des réseaux de télécommunication) ;
- Les incitations économiques à l’innovation : brevets, subventions et financements jouent un rôle clé dans la stimulation de la recherche et du progrès technologique.
Un excellent exemple illustrant cette dynamique est le développement du laser en physique optique. Initialement une avancée purement scientifique, cette découverte a conduit à des applications industrielles et commerciales majeures : lecteurs CD/DVD, scanners médicaux, télécommunications par fibre optique, etc. Cette illustration montre que le progrès technique est souvent le fruit d’un cycle auto-entretenu, où l’innovation favorise la croissance économique, qui elle-même finance de nouvelles recherches.
2.3. L’innovation et le processus de destruction créatrice
Le progrès technique ne se traduit pas uniquement par des améliorations graduelles : il entraîne aussi une réorganisation profonde de l’économie, un phénomène étudié par Joseph Schumpeter (1942) sous le nom de destruction créatrice.
Schumpeter montre que l’innovation agit par vagues successives, caractérisées par l’apparition de grappes d’innovations qui modifient les structures économiques en profondeur. Ces innovations créent de nouvelles activités plus productives, mais conduisent simultanément à la disparition d’activités obsolètes.
Quelques exemples emblématiques de destruction créatrice :
- Le passage du disque vinyle aux CD/DVD, puis aux plateformes de streaming comme Spotify ou Netflix ;
- Le remplacement des machines à écrire par les ordinateurs ;
- La disparition des téléphones fixes au profit des smartphones et des services numériques.
Cette dynamique schumpetérienne implique des transformations profondes dans les emplois et les entreprises :
- Les firmes qui échouent à s’adapter disparaissent (entreprises routinières) ;
- De nouveaux acteurs émergent pour exploiter les innovations (entreprises innovatrices et imitatrices).
Ainsi, la destruction créatrice n’est pas seulement un mécanisme économique ; elle constitue le moteur principal du progrès technique et de la croissance à long terme.

